Celui qui n'est pas venu
EAN13
9782234060630
ISBN
978-2-234-06063-0
Éditeur
Stock
Date de publication
Collection
Crème
Nombre de pages
114
Dimensions
18 x 13 x 0 cm
Poids
140 g
Langue
français
Code dewey
843
Fiches UNIMARC
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Celui qui n'est pas venu

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Je ne sais pas pourquoi me sont soudain revenues, comme une urgence, les deux ou trois années autour de mes vingt ans. C'est tellement loin, c'est tellement vieux ! Mes vingt ans, c'était en 1967, en Algérie, à Djemâa-Saharidj, un petit village de Grande Kabylie, tout au bout de la piste. C'est tellement loin, plus de quarante ans. Quarante ans ! Quand mes parents me parlaient de leur jeunesse, dans les années vingt, les années trente, il me semblait qu'ils racontaient la préhistoire. Les années vingt, les années trente, c'était dans les livres d'histoire, c'était en noir et blanc, ça datait de Mathusalem. Pour tout dire, c'était avant la guerre. Avant la guerre ! Et pourtant j'ai l'impression que mes vingt ans à moi sont tellement proches, je n'arrive pas à croire que c'était il y a quarante ans. À quel âge comprend-on le passage du temps ? À quel âge comprend-on qu'on vieillit ?Le temps, le passage du temps, c'est forcément pour les autres. Je me dis que je ne peux pas avoir vécu tout ce temps-là, toutes ces années-là, depuis mes vingt ans. C'est impossible. Je ne peux pas le croire. C'est si proche, c'est si près.Je ferme les yeux et je suis dans ma chambre, à Djemâa-Saharidj, j'entends le sifflement du radiateur à gaz et j'essaie de comprendre le mystère de ma vie. Vingt ans et déjà le sentiment d'avoir une vie entière derrière moi. Et tellement de souvenirs ! Beaucoup trop de souvenirs. J'avais la nuit devant moi, quand j'avais fini de préparer mes cours pour mes élèves de la montagne kabyle, j'entendais le sifflement du radiateur à gaz et j'étais envahi, débordé par tous ces souvenirs dont je ne savais que faire. Je lisais, j'écoutais de la musique, j'écrivais, j'étais seul avec tous ces souvenirs, j'essayais de comprendre qui j'étais, je me demandais ce qu'il fallait faire de tous ces souvenirs. Et où j'allais mettre tous les souvenirs à venir, tous les souvenirs de cette vie que je n'arrivais pas à imaginer. J'avais vingt ans, j'avais mille ans. C'était ce moment où tout peut arriver, où tout peut basculer.J'avais une telle exaltation de vivre, d'être vivant et, en même temps, le sentiment, déjà, que tout était joué, que tout était fini. J'essayais de comprendre ce qui était en jeu, ce qui était en train de se jouer dans ce qu'on appelle une vie, quand on a vingt ans, entre ce qui est possible et ce qui ne l'est déjà plus. C'était à cause de tous ces souvenirs, du poids de tous ces souvenirs. Le sentiment d'avoir déjà trop vécu, trop souffert, trop appris. D'avoir eu trop de bonheur et trop de malheur. Mais on n'a que vingt ans et tout est à venir, on n'a rien vécu, rien souffert, rien appris : voilà ce que je n'arrivais pas à comprendre. Et qui me faisait trembler, de bonheur et de peur, tellement loin dans la nuit, alors que j'entendais le sifflement du radiateur à gaz et que j'avais la certitude d'être au centre de tout.Parfois, en écoutant un disque, en voyant un film, on a ce sentiment qu'un voile se déchire, que tout devient limpide, que tout coïncide, qu'on est au cœur du mystère, au cœur de sa propre vie, sans pouvoir ni le comprendre ni l'expliquer. Alors on a vingt ans. On a mille ans. Tout coïncide. On tremble, de bonheur et de peur.C'était ma vie, la nuit, à Djemâa-Saharidj.?>Je n'ai jamais cessé d'écrire, pendant toutes ces nuits. Comme les nuits d'avant, à Rome. Et encore avant, à Sainte-Agathe-des-Monts, au Québec. Les poèmes de l'adolescence et de la fin de l'adolescence. Pour dire l'exaltation de la vie, le bonheur de me sentir vivant, de vivre dans la beauté du monde. Mais surtout, inexplicablement, quand je les relis aujourd'hui, l'obsession de la mort, une mort acceptée, une mort tranquille, sans drame ni larmes ni regrets. On meurt parce qu'il faut mourir. Parce que, mystérieusement, la vie est dans la mort. Et que sans mort il n'y a pas de vie.On me pardonnera, je l'espère, si je cite quelques-uns de ces poèmes. Ce n'est pas pour faire le malin. Je ne me fais pas beaucoup d'illusions sur leur valeur. De toute façon, il y a prescription. C'est si vieux, c'est si loin... Si je les cite, c'est juste pour dire qui j'étais, en ces années-là. J'écrivais tous les jours, compulsivement, sans réfléchir. Les mots sortaient, jaillissaient, sans que j'y puisse rien. Je les découvrais (je me découvrais) en les écrivant. Ils me révélaient à moi-même. Ils en savaient beaucoup plus sur moi que ce que je croyais savoir. Et je lisais des poètes, aussi. J'ai toujours lu des poètes. Comme je n'ai jamais cessé de lire, dans la Bible, ce qui est poésie. Sans doute espérais-je que ces poètes contamineraient ma propre poésie. On est naïf, à cet âge-là. On lit, on écrit. Et voilà.
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