Caravelles, le siècle d'or des navigateurs portugais, découvreurs des sept parties du monde
EAN13
9782709631006
ISBN
978-2-7096-3100-6
Éditeur
Lattès
Date de publication
Collection
LES AVENTURES D
Nombre de pages
450
Dimensions
23 x 14 x 0 cm
Poids
502 g
Langue
français
Code dewey
910.946
Fiches UNIMARC
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Caravelles

le siècle d'or des navigateurs portugais, découvreurs des sept parties du monde

De

Lattès

Les Aventures D

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1.

Le rivage des Maures

Un juif et un musulman figurant sur un tableau officiel représentant une cérémonie religieuse et politique où tout un peuple très chrétien, solidement encadré par son clergé, communie dans la même adoration d'un saint, voilà qui est exceptionnel, surtout en ce milieu de XVe siècle. Si on se fie au découpage commode, mais fort imprécis, de l'Histoire en grandes périodes, on est, à ce moment-là, dans une zone intermédiaire, indécise, entre le Moyen Âge et la Renaissance. Constantinople est peut-être déjà prise par les Turcs, l'Église romaine est toujours empêtrée, à Constance, dans ses querelles... byzantines entre papes et anti-papes, et la guerre de Cent Ans est en passe de s'achever. Comme toujours, dans ces moments de flottements, de doute, quand on ne sait plus, si j'ose dire, à quel saint se vouer, on s'en prend à ceux qui, minoritaires, ne pensent pas comme vous, ne vivent pas comme vous, ne prient pas comme vous. Aux juifs, d'abord, forcément ; ensuite, à l'ennemi héréditaire, qui a été si longtemps le maître du pays, et qui règne encore ailleurs dans la péninsule Ibérique, à Grenade : l'infidèle, le Maure, que l'on combat au large des côtes marocaines voisines et dont on occupe, depuis quarante ans, la forteresse de Ceuta, l'autre colonne d'Hercule, en face de Gibraltar, clé de la Méditerranée. Ils sont pourtant bien présents, le juif et le Maure, affichant sans complexes leur différence, mais intégrés dans la société portugaise de ce temps-là.

Le casque et le Livre

Le Maure semble très à l'aise, sous son casque oblong reflétant l'aura de l'un des saints ; une longue chevelure amincit plus encore son beau visage rêveur et vaguement souriant sous la barbe. À noter qu'il est le seul des guerriers à porter un casque, et le seul laïc, cet ensemble pileux. Barbe, chevelure et casque devaient être pour le peintre et ses contemporains les principales caractéristiques « du sectateur de Mahomet ». Si Nuno Gonçalves lui a fait prendre la pose, dans son quartier réservé, sa mouraria, c'est en tant que musulman. Les Maures y avaient, non seulement leurs lieux de cultes, même si l'appel à la prière du muezzin était interdit, mais aussi leur représentant, leur alcaide, auprès des Cortes, assemblée portugaise plus proche du Parlement anglais de l'époque que des États généraux français. Notre beau ténébreux au casque étincelant est peut-être celui-là, ou encore un supplétif, estafette, agent secret dans les guerres de Berbérie, ou enfin un interprète embarqué à bord des caravelles, le long de côtes africaines dont les indigènes, « Maures blancs » ou « Maures noirs », n'en finissent pas de prier Allah en arabe. Quand, deux cents ans auparavant, les armées chrétiennes avaient définitivement conquis l'ensemble du pays sur l'ancien occupant musulman, présent depuis près de cinq siècles et demi, les élites civiles, militaires et religieuses avaient pu s'enfuir et rejoindre une terre d'Islam ; d'autres n'avaient pas eu les moyens de les suivre, ou de payer leur rançon s'ils étaient prisonniers : ce n'était qu'agriculteurs ou artisans. Ils se firent le plus discrets possible, dans leur médina ou dans leurs champs, s'ils en possédaient. Aussi, la communauté musulmane ne fut-elle, en apparence du moins, que de peu de poids dans la fondation du Portugal et très discrète dans son expansion maritime.

Il n'en était pas de même avec la communauté juive. Des diasporas étaient déjà installées depuis très longtemps dans la péninsule Ibérique. Une légende rapporte même que les premiers arrivèrent au temps du roi Salomon. Pour une autre, il s'agirait des dix tribus perdues lors de la déportation à Babylone. En réalité, ils accompagnaient leurs voisins d'origine, les Phéniciens, dans leurs antiques navigations, et ils trouvaient bien venue, avant de s'enfoncer vers les mers nordiques, vers les pays de l'ambre et de l'étain, cette escale au fond d'un estuaire, la future Lisbonne, Alis Ubbo, ou quelque chose comme ça, que l'on peut traduire par « la bonne aiguade ». Plus que tout autres, les juifs sont ici chez eux. Durant leur très longue histoire, les Séfarades d'Hispanie ont subi, autant sinon plus que les autres autochtones, les occupations carthaginoise, romaine, vandale, suève, wisigothe, arabe, berbère, « bourguignonne » enfin, avec leurs cortèges de pillages, de persécutions et de massacres.

Mais les envahisseurs successifs de la péninsule Ibérique avaient trop besoin d'eux. Ils étaient en effet les conservateurs du savoir antique, sciences, littérature, philosophie. Comment pouvait-il en être autrement ? Quel que fût leur niveau social, agriculteurs, pêcheurs, artisans, marchands ou bourgeois, tous les enfants juifs avaient appris, sitôt sevrés, à lire et à écrire, non seulement la langue sacrée, l'hébreu, mais aussi le latin, peut-être le grec, et les dialectes locaux, qu'ils transcrivaient ; cette scolarisation, même basique, et ce multilinguisme leur donnaient autrement plus d'atouts que le reste d'une population, indigène ou exogène, pour la quasi-totalité analphabète. C'est donc, en ce XVe siècle, une élite intellectuelle, qui met au service des grandes découvertes portugaises ses connaissances en géographie, astronomie, médecine, botanique, histoire, sans oublier ses compétences en matière commerciale et financière. Ils sont également passés maîtres en procédés de reproduction xylographique de cartes, de textes, de gravures. Certes, comme ses coreligionnaires, le juif du sixième panneau est obligé de porter un signe distinctif, cette étoile rouge que l'on aperçoit vaguement sur sa longue robe noire. Mais tout de même, il faut avoir un fier culot pour brandir ainsi la Torah ouverte face aux Évangiles du saint de gauche. On en a brûlé, et on en brûlera pour beaucoup moins que cela. Comme les musulmans, les juifs ont également leurs quartiers réservés, les Judiarias ; Lisbonne en compte sept. Ils ont également leurs représentants auprès des Cortes, un religieux, le rabbi-mor, le grand rabbin, et des magistrats laïcs, les ouvidores, les auditeurs. Il ne serait pas étonnant que le digne quinquagénaire à la mine sévère, mais glabre, du Polyptique, fût un important ouvidor.
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