Jean T.

https://lecturesdereves.wordpress.com/

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Albin Michel

21,90
par (Libraire)
18 août 2022

Kiara Johnson vit à Oakland dans un immeuble mal nommé Regal-Hi où elle habite un appartement crasseux. Il y a une piscine devant l’immeuble, "la piscine à crottes". La famille se délite. Son père, qui n’a guère connu que la prison, est décédé. Sa mère a été "envoyée au loin" après le décès tragique de sa sœur. Reste Marcus, son frère si impatient de devenir une star en faisant du rap qu’il n’a pas le temps de chercher un emploi. Kiara, 17 ans, n’en a pas davantage. Ça ne l’empêche pas de recueillir Trevor, un jeune garçon de son immeuble, que sa mère abandonne. Mais la propriétaire veut son loyer. Pour éviter l’expulsion, Kia se met à arpenter les rues la nuit. L’inévitable arrive, elle se fait piéger par des personnes puissantes, puis des membres de la police d’Oakland, qui prétendent la protéger et oublient souvent de la payer.

"Arpenter la nuit" est écrit de belle façon, sans un mot de trop. La jeune américaine (elle a écrit son roman à 17 ans) raconte ces jeunes filles Noires qui deviennent adultes trop tôt et, par besoin d’argent, se vendent à des Blancs qui abusent de leur impunité.
Bien que fictif, le roman est basé sur un fait réel survenu en 2015, qui a impliqué des policiers d’Oakland et de la baie de San Francisco dans l’exploitation sexuelle de jeunes filles Noires sans défense. Avec son roman, Leila Mottley crée un monde impitoyable et dangereux, "Se pavaner, voler, galoper, il y a tellement de façons de marcher dans une rue, mais aucune d’entre elles ne vous rendra à l’épreuve des balles". Le monde de Kiara est désordonné comme son appartement, chaotique comme sa vie familiale, dévasté. Leila Mottley en rend compte avec une rare franchise, jusqu’à faire apparaître la vérité de Kiara, son courage. Car Kiara a le choix de dénoncer la police ou de se taire. Dénoncer et mettre fin à cette corruption comme l’encourage son avocate Blanche. Le roman est de ce point de vue une méditation éthique.
Le roman de Leila Mottley est intense, noir, lugubre, rêche. Et il est intense et éblouissant. Il porte le point de vue de la victime, ce qui n’est pas si fréquent, avec une prose originale et somptueuse, qui est aussi un hommage à sa ville, une prose impressionnante qui parvient à nous retourner et à nous faire percevoir l’intimité de la personnalité de la jeune Kiara, sa vérité, son honnêteté.
Bouleversant et étonnant !

par (Libraire)
16 août 2022

Après une dizaine d’années d’absence, un jeune homme revient passer le mois d’août dans une maison de famille, au bord de la mer, sur la côte sauvage, dans le Finistère nord. Il y retrouve sa grand-mère, des oncles et tantes, et une ribambelle de neveux dont Jean, un enfant qui est souvent à l’écart du groupe pour qui il se prend d’affection. Qu’il ait été absent pendant des années le met à distance des membres de cette famille clanique, il parle, entend écoute les uns et les autres, quelle que soit leur génération. Le soir, il s’échappe et retrouve ses amis d’enfance et sur la plage, il aime laisser son regard admirer la belle et nonchalante Anne.

Le jeune homme regarde vivre ceux qu’il côtoie et en même temps, se regarde vivre. Il retrouve ce qu’il a connu, qui pourtant n’est plus tout à fait pareil, car le temps a passé. Il jouit de ces moments dont il sait qu’ils peuvent disparaître le jour où, après le décès de sa grand-mère, la maison pourrait être vendue.
Mais ce n’est pas dans cette issue que se niche le drame qui va éclater peu après l’été, quand la tribu se sera dispersée avant de se regrouper pour un court séjour dans la grande maison.

Avec la très belle écriture et la sensibilité qu’on lui avait connu dans "les âmes simples" et "Les bons garçons", Pierre Adrian écrit la vie qui s’écoule d’une famille habituée à se retrouver chaque été dans cette maison. On ressent que le temps passe avec Jean, qui est un peu l’enfant qu’a été le narrateur et qu’il n’est plus.

C’est d’une grande douceur et plein de volupté, même si on devine que couve un drame qui laissera au lecteur un goût amer. Cette atmosphère de vacances au bord de la mer où on ne s’oblige pas à grand-chose, où on goûte le bonheur d’être avec ses proches, où on s’échappe pour quelques fêtes ou pour retrouver une fille, est décrit dans un français impeccablement parfait et maîtrisé. Le récit donne l’impression que le séjour s’écoule sans aspérité, tranquillement, doucement. Cependant, il y a une mélancolie, une certaine tristesse dans le récit du jeune homme, qui trouvera son explication dans la fin infiniment injuste de ce beau, émouvant et profond roman.

par (Libraire)
13 août 2022

Dans ce drôle de recueil de nouvelles, Deesha Philyaw s’intéresse aux femmes afro-américaines pour pénétrer dans l’intimité de leurs désirs ou de leur vie sexuelle. Ce sont toutes des femmes pratiquantes, qui vont à l’église, un endroit où l’on s’expose et où l’on s’observe. On est dans les dernières années du 20e siècle et dans neuf nouvelles, l’autrice met en scène quatre générations de femmes qui parlent de ce dont on parle pas, de désirs, de fantasmes, de secrets, de sexualité. Ainsi dans "ma chère sœur", une femme écrit à une sœur qu’elle ne connaît pas, dont l’existence qu’on lui a cachée est découverte à l’occasion des obsèques de leur père. Pendant qu’elle lui écrit et qu’elle décrit complètement sa famille, elle est constamment interrompue, ce qui donne beaucoup de drôlerie à l’affaire, qui est triste à cause d’un père "qui ne les mérite pas", et termine sa longue lettre par cette question en forme de ragot "P.-S. Mamie veut savoir si tu es enceinte".

La première nouvelle du recueil est beaucoup plus brève et terrible. Deux femmes ayant la quarantaine, Eula et Caroletta, sont dans la chambre d’un motel le temps d’un rapport sexuel. Eula, qui "a vraiment la foi", considère "que nous sommes toutes les deux comme vierges" et se désespère de trouver un mari correct pour "être heureuse. Et normale". Pendant qu’elle se plaint et qu’elle prie, Carlotta s’occupe d’elle, car "Eula a ses prières et moi les miennes".
La nouvelle la plus étonnante et la plus touchante est "La tourte aux pêches". Une femme raconte que, petite fille, sa mère recevait le pasteur de la paroisse. Elle préparait une tourte aux pêches qui "était si bonne qu’elle poussait Dieu en personne à tromper sa femme". Après avoir mangé la totalité de la tourte, le pasteur et sa mère disparaissait dans la chambre et la petite fille entendait sa mère crier "Oh mon Dieu ! Oh mon Dieu !". La mère n’a jamais transmis à sa fille la recette de ce dessert dont elle récupérait les miettes dans la poubelle, "je voulais être ces pêches. Je rêvais d’être touchée par des mains attentionnées". Elle a cuisiné cette recette en espérant que sa tourte serait aussi bonne que celle de sa mère. Avec cette nouvelle, l’autrice attire l’attention sur la situation des familles noires pauvres qui se vendent aux Blancs pour payer leur loyer, qui pratiquent le rand écart en allant à l’église et en éduquant avec rigueur leurs enfats. Elle montre qu’il y manque du lien et de l’amour. La situation est cocasse, pourtant, on n’a pas envie de rire...
La nouvelle "Comment faire l’amour à un physicien" est un mode d’emploi plein d’espoir, imaginaire… et "Conseils aux maris chrétiens" n’est pas un guide de bonne conduite envers l’épouse, mais plutôt un guide de marivaudage traité de façon burlesque.
L’éventail de ces nouvelles donne l’impression qu’il faut à ces femmes ces moments secrets, inavoués et inavouables, pour pouvoir supporter une vie difficile. Leur double vie n’attise pas notre jugement, plutôt de l’empathie et une émotion respectueuse. L’écriture est inventive, enlevée. Les personnages sont décrits avec une précision qui vient peut-être de ce que Deesha Philyaw tient des chroniques dans des journaux américains sur des questions de sexe, de race et de genre. Et qu’elle écrit avec talent.

Albin Michel

19,90
par (Libraire)
31 juillet 2022

Le roman commence par le récit de l’apparition de la Vierge à Catherine Labouré, dans la chapelle de la rue du Bac, à Paris, en 1830.
Bien plus tard, sur l’île de Batz, une religieuse en attend une autre arrivant de la maison-mère parisienne. Elle l’espère "ni bégueule ni bécasse". Sœur Anne s’est portée volontaire pour vivre sur cette île après avoir entendu une sœur lui susurrer "la Sainte Vierge apparaîtra en Bretagne".

L’île est présentée comme un endroit rude, sauvage, soumis aux tempêtes, et les îliens comme des gens fiers de leur insularité, d’abord îliens avant d’être bretons et français. Dans cette terre bretonne riche de légendes, de mythologies, où la religion est très présente dans les églises, les calvaires, les pratiques, attendre un miracle n’est pas totalement inconcevable.
Dans cette île, un homme est profondément croyant, Michel Bourdieu, presqu’intégriste, dogmatique et intransigeant sur les questions religieuses. Son fils, Hugo, est un adolescent timide, peu liant, qui s’est détourné de la religion pour la science et l’astronomie. Un esprit rationnel. Il est l’ami d’Isaac qui a perdu sa mère et vit loin de tout, avec son père qui mène une vie de marginal. "Un garçon pas très équilibré" selon Michel Bourdieu.
C’est justement Isaac qui marchant en bord de mer, s’arrête sur un promontoire rocheux, stupéfait, tétanisé. Plus tard, il dira "Je vois". Sœur Anne, jalouse de son privilège, comprendra "Je vois la Vierge". Des îliens comprendront qu’il a l’esprit dérangé. D’autres accompagneront Isaac au promontoire des cierges à la main. Pour quelques-uns, puisque "on cherche toujours ce qui compose à 95 % l’univers" et que "La science a aussi ses mystères", pourquoi ne pas croire Isaac ? Mais comme dit le prêtre de l’île, "j’espère que le garçon dit faux […] il n’a jamais été bon d’être voyant".
Pendant ce temps, la terre tremble à Plouguernau et une tempête s’annonce. Sur l’île, la tension monte entre ceux qui croient et ceux qui ne croient pas...
Contrairement à ce que pourrait laisser croire le début du roman, ce n’est pas un roman religieux. Victoria Mas s’intéresse au caractère sociologique d’une apparition , au fait que les voyants sont souvent des enfants pauvres, marginaux ou vivant loin de la modernité, à ce que provoque une apparition dans l’entourage du voyant. Le roman se déroule dans une île du nord de la Bretagne où les tempêtes peuvent être dantesques, ce qui ouvre la voie à un besoin d’assurance et au merveilleux. L’apparition ébranle la solidarité îlienne, divisant la population, affolant le voyant et ses proches. .
Victoria Mas nous offre de belles descriptions de la nature, des paysages, du caractère îlien, de la sauvagerie de la mer. Ce roman singulier et bien écrit est rationnel sans évacuer la question du mystère. Son dénouement est puissamment dramatique.
À lire de préférence hors des périodes de grandes marées !

par (Libraire)
28 juillet 2022

A soixante-dix ans, Augustin "aimerait pouvoir atteindre Stalingrad". Il a réuni ses enfants à Paris pour leur apprendre la nouvelle. Le temps d’un repas au restaurant, ce devrait être possible. Mais il y a toujours un souvenir, pas forcément heureux, une remarque, un reproche, une hésitation de sa part qui l’empêchent de parler de son voyage. Si Augustin estime qu’il a aimé et qu’il continue d’aimer ses enfants, chacun à sa façon, les enfants ont toujours une insatisfaction, un reproche à lui faire. Lui-même est fier d’eux tout en étant déçu qu’ils se chamaillent, ou que Claire ne lise pas ses livres, ou qu’ils lui reprochent de mettre "dans ses livres toutes les personnes qui comptent, ou ont compté pour toi – tes ex-femmes, tes frères et sœurs, tes parents, tes amantes, tes voisins, et même nous, tes enfants". Il finit par leur parler de son désir de rallier Stalingrad sans en dévoiler le sens, y disparaître, y finir sa vie, "Mourir, si vous préférez."

Après ce repas, Augustin termine de préparer son vélo, "un vieux Singer", et prend la route. Il voyage davantage dans ses souvenirs, dans la littérature et dans l’Histoire que dans les paysages, c’est du moins ce que le lecteur ressent. Souvent, les lieux ou les livres lui font penser aux femmes qu’il a connu et à ses enfants. On découvre qu’il a emporté Kaputt de Malaparte. A Valbonne, il ouvre l’autobiographie de Petru Dumitriu, un écrivain roumain dont, une fois en Roumanie, il va tenter de retrouver le village. Après Bucarest, il refait "le long voyage des héros de Panaït Istrati dans "Les Chardons du Baragan"". Sur la route de Ljubljana, il chute et se réveille à l’hô. Il est soigné par une infirmière qui l’héberge plusieurs jours. Il gagne Zagreb, puis Belgrade. Il tombe sur un livre d’Eugeniu Botez, "Europolis" ou il est question de "Sulina, qui donne sur la mer Noire, en plein delta du Danube", une ville tombée dans l’oubli après une période intense, où est né Petru Dumitriu. Il imagine y habiter, visite des maisons, lit le gros ouvrage sur Stalingrad qu’il a emporté, pense au soldat Günter Flügge mort à Stalingrad, dont il possède des lettres, dans les pas duquel il finit par se remettre.
Un livre étrange qui commence avec une histoire de famille qui ne se décide pas à vivre en paix, et se termine par un voyage dans des pays qui l’ont toujours fasciné. Un roman où vie personnelle et Histoire se superpose jusqu’à se confondre. C’est plutôt triste, mélancolique, mais tellement romantique.